GUSTAVO ZAFRA

BRÉVISSIME HISTOIRE DE LA TAUROMACHIE


 

        Tout d’abord, ce titre est une boutade. La tauromachie n’a pas d’histoire, elle est une légende ; et même une pure légende.

        Le jour où Ignacio Sánchez Mejías, le torero du Chant funèbre de García Lorca, se rend aux arènes de Manzanares, il croise un borgne. C’était de mauvais augure.

       En tauromachie, les augures sont très importants. Le plus beau est celui de la montera, le chapeau que le torero jette par dessus son épaule après avoir honoré la tradition d’offrir le taureau au public ou à une personnalité présente dans les gradins.

        Et même dans les cieux ; Ignacio a offert une fois le taureau à la Vierge de la Macarena.

        Si la montera tombe à l’envers, c’est mauvais signe. Il y a des toreros qui préfèrent la retourner avec la pointe de l’épée, d’autres choisissent le dédain ; à chacun son élégance.

        Ignacio a maudit son sort. Un borgne. Il avait raison. Il allait mourir d’une mort paresseuse et longue –titre d’une chronique que lui a consacrée José Bergamín.

        Pour rendre sa mort encore plus paresseuse et longue, l’ambulance qui le transportait est tombée en panne sur la route de Manzanares à Madrid.

        Bergamín était présent à la corrida. Il accompagnera Ignacio jusqu’à la fin. Le torero meurt une journée plus tard.

 

        Mais le borgne, qui était-il ? Quelqu’un le savait-il ? Quelqu’un pourrait-il le reconnaître ?

        Même les membres de la cuadrilla n’auraient pu être témoins du moment où le matador l’avait croisé.   Quand cela était arrivé, ils étaient déjà partis sur la route de Pontevedra, où Ignacio devait toréer.

       Il aurait voulu s’arrêter quelques heures à Madrid, c’était son intention ; un télégramme de Domingo Ortega l’en détourne. Blessé dans un accident de voiture en allant aux funérailles de son père, Ortega ne peut honorer un engagement à Manzanares et lui demande de le remplacer.

       Cet Ortega est celui qui, d’analphabète, deviendra l’auteur d’une conférence célèbre à l’Ateneo de Madrid, le 29 mars 1950. Ortega y Gasset se trouvait parmi les assistants. C’était son ami. Comme le poète Gerardo Diego, présent lui aussi.

       Être torero allait de pair avec l’idée d’être cultivé dans son art, et dans l’Art. Je ne peux dire si c’est toujours le cas.

       Chaque fois que j’allais voir une corrida, je m’interrogeais sur le Borgne. Quelqu’un d’autre qu’Ignacio l’avait-il vu ?

        Je suis allé voir Bergamín au Pays Basque, où il résidait, après ses années d’exil en Amérique Latine (de 1939 à 1957), et son retour en Espagne. Je ne savais pas ce que j’attendais de lui. Rien, peut-être. Un aphorisme. Un coup de chapeau. Il était sceptique. Du coup, son scepticisme m’amusait.

       « Vous savez, don José ? Il y a des choses qu’on fait comme d’autres le birlibirloque. »

       J’étais jeune, il aurait pu prendre mes paroles avec agacement ou dédain.

       « Vous avez raison –a-t-il fait. Et il s’est rappelé ce que lui avait dit Ignacio, en réagissant à son L’Art de Birlibirloque, dans lequel il se sentait stigmatisé : « Tu sais bien que faire des tours en toréant est justement ce qui exige le plus de courage. »

        Devais-je interpréter ça comme un encouragement ? Mais à quoi ?

        « En effet –a-t-il poursuivi, ce n’est jamais le taureau que l’on trompe, mais le public, et un jour vient où la vérité est mise à nu. »

        Et ce jour-là, de quel côté était tombée la montera ?

        Je lui ai demandé si je pouvais enregistrer la conversation. Il s’attendait à ce que je prenne des notes. Il n’aimait pas trop l’idée de pérorer au lieu de dicter. Nous avons commencé, sans beaucoup de conviction de sa part.

        « Si c’était un documentaire vous lui donneriez quel titre ? –a-t-il dit.

        Je devais jouer le jeu, pérorer aussi, il me prenait pour un chroniqueur taurin.

        « Peut-être Disparition d’un art, la tauromachie ? »

        Nous sommes tombés d’accord que, suivie du mot art, la synonymie de disparition et mort semblait rester irrésolue. On ne retrouverait jamais le cadavre. Était-ce la seule vérité qu’on pourrait tirer de la mort d’un art, et même de l’Art ?

        « Et si c’était une fiction ? »

        « La mer aussi elle meurt. »

        Un vers du Chant Funèbre.

        « A qui le dites-vous ! »

        Comme j’étais venu, je repartais. Sans rien, ou si peu...

        Quand je m’apprêtais à partir il m’a demandé, d’un air de condamné à mort (petit rôle qu’il avait joué en 1974 dans Le Fantôme de la liberté, le film de Buñuel) :

        « Dites-moi, quelle impression je vous donne ? »

        Ma foi, me prenait-il pour le Borgne ? Se disait-il que ce n’étaient pas mes deux yeux qui allaient le tromper, lui l’auteur de Mort paresseuse et longue ?

        Je me suis souvenu de ce qu’il avait argué une fois et qui le poursuivait depuis en tant que catholique espagnol et communiste : « Avec les communistes jusqu’à la mort, mais pas au-delà ».

         Cela semblait déjà une réponse à ce que dirait de lui l’avant-gardiste et fasciste Giménez Caballero : « Le finasseur ! Il a su allumer une bougie au Christ et envoyer une fusée vers l’étoile de Marx. »

        Et qui reprenait ce que Bergamín lui-même avait écrit dans son livre La fusée et l’étoile, justement : « Allumer une bougie à Dieu et une autre au Diable est le principe de la sagesse. »

       « Vous me donnez l’impression d’être en enfer, don José. Mais soyez indulgent avec moi. En disant ça, je ne me surprends pas moi-même, pour moi tous les catholiques espagnols vont en enfer. »

        Je ne voulais qu'ajouter poliment :

        « Et ce n’est pas moi qui peux y faire quelque chose ! »

        Si des fois ma suspicion était bonne et qu’il s’était encore mis à finasser dans son for intérieur et à me prendre pour le Borgne.

        Si j’avais maintenant une certitude, c’était que le Borgne ne comptait pas parmi les 500.000 (…) morts de la Guerre Civile espagnole. J’aurais voulu mieux savoir d’où me venait cette certitude. De rien, encore.

        Je pensais à la mort de Federico, et j’y voyais comme une réciprocité paradoxale, et que Dios me perdone.

        Fusillé par des miliciens anti-républicains, le corps de Federico était toujours enterré dans une fosse commune anonyme, comme les raisons de sa mort, qui n’avaient pas de noms, qu’on disait absurdes même dans le contexte. Son âme errait, hors sujet, comme celle d’un corps sans sépulture. Le Borgne, par rapport au sujet –la tauromachie– semblait être une âme errante lui aussi.

        Un critique qualifie l’art d’Ignacio d’insouciant devant les taureaux .

        Je voyais le rapport tendu avec son goût pour la farce et la supercherie. L’année même où il se retire des arènes, il réunit dans sa maison de Pino Montano, à Séville, un groupe de jeunes poètes et créateurs, prenant comme prétexte la célébration du troisième centenaire de Luis de Gongora.

        La Génération de 27 vient de naître sous ses auspices.

        Le jour suivant, dans une soûlerie collective mémorable, il a failli la noyer dans les eaux du Guadalquivir, en faisant jouer à ces futurs grands poètes une farce qui pourrait s’appeler A mourir de trouille, comme l’a reconnu implicitement Jorge Guillén, qui s’en souvenait malgré tout l’alcool ingurgité.

        Aucun d’eux ne savait nager et ce n’était pas grave, ça ne leur aurait servi à rien. L’Insouciant leur a fait faire un paseillo sur les eaux. Il se prenait peut-être pour le Christ ce jour-là. Il leur a fait traverser le fleuve dans une barque que de fortes pluies menaçaient de renverser à tout moment.

       Entre cette année −1927−, et 1934, l’année où il enfile à nouveau les ridicules bas roses de l’habit de lumières, Ignacio va devenir dramaturge d’avant-garde, influencé par Freud et le Surréalisme.

        Mais même s’il était taraudé par l’idée de devenir un auteur, ce qui voulait dire laisser une œuvre, il persistera dans l’insouciance : il sera aussi pilote, joueur de polo, coureur automobile, acteur, romancier improbable, chroniqueur taurin, président de la Croix Rouge, président du Betis Balompié, le club de football de Séville…

       C’est à se dire que rien de tout cela n’était suffisamment ridicule pour lui. Il enfile à nouveau les bas roses.

        

        Il avait quarante-trois ans et il était déjà trop gros pour le birlibirloque. Il a dû suivre un régime strict pour maigrir de dix kilos, ce qui lui a provoqué une terrible sciatique, c’était grotesque. Federico avait tenté de le dissuader de reprendre.

       Les raisons qui ont été données de son retour aux arènes −décourager son fils de devenir torero à son tour, le sauver de mourir encorné, préserver la mère de cette douleur− ne sont pas convaincantes. L’explication est dans la vérité nue de ces paroles adressées à José Maria de Cossio :  

       « Il ne te paraît pas ridicule qu’un homme de ma trempe et de mon âge se présente devant le public avec ces bas roses ? »

       Il jetait ainsi par dessus son épaule sa dernière montera, avec la vérité que la tauromachie mette à nu : Si ce n’est pas ridicule de mourir…

       

        A la corrida, il y a toujours un orchestre.

        Le président de la corrida lui ordonne de jouer pour accompagner la disparition de l’éblouissement, quand on le voit se produire dans l’arène. Parfois c’est le public qui se lève pour le demander. Parce que de l’éblouissement ne reste que l’éblouissement ; c’est très difficile d’y croire.

       Des années ont passées. Bergamín est mort. J’ai vieilli à mon tour. Je n’ai plus le courage d’aller à la corrida que pour y voir des légendes. Dans beaucoup de villes qui ont des arènes, la corrida a été interdite, considérée maintenant −et avec raison, qui maintenant peut dire le contraire ?− comme de la cruauté envers l’animal.

        Un jour, je me retrouve à Arles. J’y suis pour voir une légende. Un homme vient s’asseoir à ma gauche, sur les gradins. Sur le moment, je ne fais pas attention à lui. Et puis, je sens qu’avec sa présence m’entoure une immense solitude.

        Il porte de grandes lunettes noires. Je me retourne pour le saluer :

        « Je ne viens plus aux arènes que pour voir des légendes. »

        « Je suis comme vous –dit-il, je n’ai qu’un œil. »

        Je sais alors ce que je vais entendre ensuite, tout au fond de moi, dans le noir :

        « Envoyez la musique ! »

à  Fabio, amateur.

In memoriam.

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